Voici trois économistes et un sociologue, rattachés à des institutions prestigieuses (Ecole Polytechnique, la Sorbonne et l'IEP) qui nous livrent leur diagnostic sur une jeunesse française "coupée en deux" et qui nous avertissent sans ménagements des menaces que porte cette césure, qui ne cesse de s'accentuer.
Car les chiffres sont là, rappelés d'entrée à ceux qui ne les connaîtraient pas encore: Aujourd'hui, en France, le taux de chômage des jeunes (15-24 ans) est trois fois plus élevé que celui des adultes (comparé à un rapport qui varie de 1,5 à 2 chez nos voisins européens) et une analyse qualifiée des études et enquêtes disponibles montre bien que c'est le diplôme qui joue un rôle décisif dans l'explication du chômage des jeunes. Ce sont environ 18% des jeunes qui sortent aujourd'hui du système éducatif français sans diplôme et leur situation s'est sensiblement détériorée avec la crise financière de 2008. L'écart de taux d'emploi entre les diplômés du supérieur et les non diplomés est aujourd'hui de 37%, contre 31% avant la crise.
Mais la France n'en est pas arrivée là parce que ses jeunes, et notamment les plus exclus d'entre eux, auraient renoncé aux valeurs qui fondent l'intégration sociale. Les enquêtes européennes sur les valeurs (European Values Survey) tout comme plusieurs études et enquêtes françaises, indiquent que tous les jeunes français, avec ou sans diplôme, aspirent à devenir adultes d'abord en occupant un emploi et en fondant une famille. Là où les 'sans diplômes' se distinguent des jeunes diplômés, c'est à la fois par un plus grand rigorisme moral et un plus grand détachement vis à vis de la société et de ses exigences citoyennes. Ainsi, tandis que les uns expriment le sentiment d'appartenir à un cadre collectif dans lequel ils vont malgré tout et petit à petit s'intégrer, les autres se sentent mis à l'écart et se replient sur la sphère privée ou les attaches locales.
Les auteurs ne sont bien sûr pas les premiers à désigner l'école et la manière dont fonctionne le marché du travail comme les rouages principaux de ce qu'ils appellent la "machine à trier". Mais leur mérite est d'étayer leur argumentation par l'analyse et la mise en relation d'études internationales jusque-là peu invoquées dans les polémiques récurrentes qui concernent l'élitisme de notre système scolaire et la rigidité de notre marché du travail. Ils blackboulent définitivement l'idée confortable que les problèmes de notre jeunesse ne seraient jamais que ceux du monde entier parce que ceux de toute une génération, et mettent en évidence une logique de sélection à la fois complexe et implacable qui se met en oeuvre dès la tendre enfance.
Car c'est d'abord très tôt, dans le milieu familial, que tout se joue. Et notre système éducatif qui, jugé à l'aune internationale ne manque pas de moyens et produit davantage de bons élèves qu'ailleurs, a néanmoins 'le triste privilège de desservir systématiquement ceux dont les chances au départ sont les plus faibles' (cf les analyses détaillées de l'étude PISA). Plus qu'ailleurs, le milieu familial explique les différences de performance des élèves qui, en France passent à la machine à trier dès le primaire. Sans compter, plus globalement, 'la faillite de notre système d'orientation' et l'influence démontrée de nos "méthodes d'enseignement verticales" sur le capital social des jeunes.
Le marché du travail prend ensuite le relais pour aggraver les inégalités produites par le système scolaire. Sans surprise, les auteurs soulignent la coupure du marché du travail entre emplois stables et précaires qui, en France touche davantage les jeunes qu'ailleurs; le fait que la formation professionnelle ou le développement des dispositifs d'apprentissage ne profitent pas à ceux qui en ont le plus besoin; le manque d'évaluation des dispositifs lancés ou encore un accompagnement des jeunes les plus éloignés de l'emploi 'au compte goutte' - si l'on compare les moyens donnés pour cela aux services publics, à ceux engagés dans d'autres pays européens ou outre-atlantique.
Et pour finir, la France se situe aussi bien en deçà de la moyenne des autres pays de l'OCDE en matière d'aides sociales aux jeunes ne vivant plus chez leurs parents. Pourtant, les comparaisons internationales ne permettent pas d'associer ce type d'aide à une fréquence accrue de l'inactivié des jeunes. Au contraire, 'l'aide accordée à ces jeunes dans les autres pays d'Europe, loin de les rendre dépendants, les incite à accéder plus rapidement à l'autonomie losrqu'elle est associée à des dispositifs d'activation'....
En conclusion, les auteurs reconnaissent que casser la machine ou seulement enrayer son mécanisme rencontrera des résistances et prendra du temps. Cela supposerait aussi du courage et de l'énergie politiques, difficiles à trouver chez des responsables politiques 'dont l'âge moyen est proche de l'âge légal de la retaite' et qui opposent 'un défense d'entrer' aux plus jeunes par le biais d'une pratique de cumuls rencontrée nulle part ailleurs en Europe.
Reste donc à faire confiance au pouvoir des débats ouverts et des prises de positions qualifiées et répétées.
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P. Cahuc, S. Carcillo, O. Galland & A. Zylberberg. La machine à trier - Comment la France divise sa jeunesse. Editions Eyrolles - Collection 'la nouvelle société de l'emploi' (2011).
Image: Pierre Cahuc et Stéphane Carcillo aux Matins de France Culture le 20/10/2011 - cliquer ici ou sur l'image pour visionner une vidéo de l'émission.
La collection 'La nouvelle société de l'emploi' d'Eyrolles est dirigée par Christian Boghos, directeur de la fondation Manpower pour l'emploi. A l'occasion de la sortie de l'ouvrage, l'Atelier de l'Emploi de ManpowerGroup a ouvert un espace dédié à l'emploi des jeunes (diagnostic, analyses, solutions) : http://www.manpowergroup.fr/la-machine-a-trier/
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