La semaine dernière, l'une de mes fidèles lectrices me suggérait de publier davantage de notes tournées sur l'international et qui relatent, notamment, des expériences européennes.
Une toute récente et courte note d'Alain Gavand me donne l'occasion de revenir sur cette remarque. Il y résume un ensemble de mesures prises par une crèche suédoise pour ne pas inculquer des stéréotypes de genre aux enfants et lutter contre la discrimination envers les homosexuels. Un cas qui lui permet de se demander avec raison jusqu'où l'on peut aller dans la lutte contre les stéréotypes et si cette crèche n'irait pas, en l'occurrence, un peu trop loin. Sa source, mise en lien, est un article intitulé "No 'him' or 'her'; preschool fights gender bias" qui est paru dans des dizaines de sites médias américains entre le 26 et le 28 juin derniers. Dans la blogosphère française, cet article a aussi donné lieu, quelques jours plus tard, à une longue tribune libre d'Agoravox - "Suède: Egalia, un pas vers la folie" - où l'auteur se déchaine en vrac contre la 'théorie Gender', les féministes extrémistes allemandes et suédoises, le procès Assange et le militantisme gay, qui seraient pour lui autant de signes d'un 'totalitarisme rampant qui veut nous faire tous semblables'.
Investiguons donc plus avant cette initiative hors frontières:
La crèche Egalia est située dans le quartier Södermalm de Stockholm, quartier plutôt jeune où les populations 'bobos', artistes, gays et intellectuelles sont toutes largement représentées. Elle a été ouverte l'année dernière, accueille 33 enfants (il y a 475 000 enfants en crèche en Suède) et est homologuée crèche municipale puisque respectant les normes et critères posés pour cela. Cette crèche est la première du "Modèle Egalia" lancé l'année dernière par RFSL, la Fédération Suédoise LGBT (version anglaise du site), qui veut le déployer plus largement dans le pays. Elle fait suite à un foyer extrascolaire du même nom, créé expérimentalement dans le centre de Stockholm, il y a quelques années, et dédié aux collégiens et lycéens LGBT (lui aussi municipal comme la plupart des foyers et garderies extrascolaires). Si le foyer est une expérience réussie qui a été pérennisée parce qu'il répond à un besoin chez les jeunes étudiants, la crèche Egalia provoque des débats - mais surtout aussi des réactions hostiles pourtant rares dans ce pays de mesure. Car c'est incontestablement une borne militante radicale de RFSL dans le domaine de l'éducation. Elle pratique une approche éducative du genre et des sexes plutôt extrême, qui m'inspire quelques réticences et les mêmes questions que celles posées par Alain Gavand. Elle a néanmoins la permission d'exister dans un service public*, par ailleurs bien équipé pour contrôler ses activités et en évaluer les impacts sur les usagers.
Mais ce qu'il faut aussi dire, c'est qu'Egalia a reçu en mars dernier la "certification LGBT" de RFSL. De quoi s'agit-il ? D'un label, conçu et octroyé selon les mêmes principes que notre Label Diversité. Sauf qu'il a été initié et qu'il est géré par RFSL sans intervention de l'instance publique ni concurrence de tout autre acteur. Son obtention confirme que "la crèche labellisée mène un travail à la fois stratégique et orienté sur le résultat, pour être en posture de respect vis à vis des enfants et de leurs familles et pour proposer de bonnes conditions de travail à ses salariés, d'un point de vue LGBT" (ma traduction). Le dispositif de labellisation dure 6 à 8 mois, et tout comme le Label Diversité, il met à plat les process, les activités, les documents de l'organisation et nécessite aussi que l'ensemble du personnel suive une formation conséquente menée par des formateurs de RFSL. Il est à renouveler tous les deux ans. En mars dernier, ce sont deux crèches qui ont été les premières à être labellisées. Mais l'autre crèche, Nicolaigaarden, est une institution dans son quartier. Elle existe depuis 110 ans, elle accueille une centaine d'enfants et ne déploie pas, comme Egalia, des méthodes pédagogiques extrèmes sur la question du genre. Elle a par contre été plusieurs fois récompensée pour son travail innovant sur le respect de l'environnement, pour améliorer la qualité pédagogique de son activité ou en faveur de l'égalité de traitement.
Aujourd'hui, vingt huit organisations publiques dans huit grandes municipalités suédoises, ont choisi et ont reçu la labellisation LGBT. A part ces deux crêches, ce sont des dispensaires, hôpitaux, unités dédiées à la santé des enfants et des jeunes, organismes d'accueil des victimes de violence, de conciliation familiale. Les équipes au complet suivent les formations - médecins, infirmier(e)s et aides soignant(e)s mélangés par exemple. Les descriptions du processus et de ses impacts qui sont accessibles dans la presse et sur le net, témoignent d'une formation de qualité sur les concepts de discrimination, son cadre légal, ses mécanismes, appliqués à la préférence sexuelle, qui crée un lieu neutre pour comprendre, apprendre et échanger sur des questions difficilement abordables et abordées dans le quotidien du travail et de la vie sociale.
Commentons maintenant cette expérience en gardant en mémoire la demande de "ma fidèle abonnée":
Il est facile, aujourd'hui, au fur et à mesure qu'on organise une activité de veille sur internet ou par le biais de ses réseaux et de nombreuses newsletters, de dénicher des expériences a priori originales voire innovantes qui émergent tout autour de la planète. Il est moins facile de les appréhender dans le détail, d'en saisir la complexité, les éventuelles ambiguités et de les rapporter à un contexte linguistique, culturel, historique ou socio-économique qu'on ne maitrise pas toujours (Alain Gavand le sait bien qui a toujours la rigueur et l'honnêteté intellectuelle de présenter des expériences étrangères pour questionner ses lecteurs, à partir de ce qu'il en sait). Mes lecteurs réguliers savent que cet exercice m'est relativement facile s'agissant d'expériences suédoises (et d'Europe du nord). Qu'ils sachent pour autant, que c'est un exercice qui prend du temps - cette note me le rappelle! - et qu'une fois fait, il en reste autant à faire. Car si je veux rester dans la ligne que je me suis fixée pour ce blog (ne pas d'abord viser le volume de lecteurs mais la qualité du lien créé avec un moindre nombre, dont je suis soucieuse d'écouter les demandes) il faut que le "benchmark" international prenne aussi du sens pour celui à qui on le présente. Car combien de fois les présentations et témoignages sur les expériences internationales n'aboutissent-elles pas très rapidement à la conclusion lapidaire et quelque peu paresseuse du "c'est bien, mais ce n'est pas possible chez nous" (à moins, comme c'est d'ailleurs plus souvent le cas en ce qui concerne le "modèle suédois", qu'elles ne provoquent l'agacement et la banalité du genre "vous savez, dans ce pays là, ce n'est pas du tout si bien qu'on le dit").
Alors, quelle résonnance a cette expérience pour nos pratiques? J'ai d'abord envie de souligner que l'émergence de démarches formalisées et structurées sur des questions sociales telle que la prévention des discriminations, l'égalité, le stress au travail, l'intégration culturelle, etc... précoce en Suède (je parle d'une ou deux dizaines d'années d'avance pour l'ensemble de ces sujets) a toujours lieu dans (je dis bien 'dans') les organisations de service public avec, par ricochet, un impact sur le débat citoyen et une prise de conscience que l'on pourrait qualifier de "populaire" sur ces questions. Ce n'est pas vraiment le cas en France. Et je pense, du coup, à la remarque d'une déléguée syndicale, entendue lors d'une table ronde, la semaine dernière, qui m'a étonnée et interpellée, tant par son contenu qu'à cause du statut de l'auteure. Elle affirmait sa conviction que les entreprises, par leurs actions, étaient à même de faire évoluer la société française sur les questions de lutte contre les discriminations et de promotion de la diversité. Il me semble qu'il y a dans ces deux points de départ et de vue opposés, de la matière pour une réflexion qui peut à terme impacter nos pratiques et nos engagements de citoyens et de professionnels.
Et puis, je ne peux m'empêcher en conclusion de commenter ce "label". Il a surgi dans un contexte culturel qui n'a pas traditionnellement tendance à enfermer les pratiques sociales collectives dans un cadre technique et normatif rigoureux. Comment l'expliquer? La stratégie de normalisation et de certification est-elle tout simplement une excellente vectrice d'influence (qu'elle soit économique ou politique) et RFSL l'aurait-elle compris avant les autres en Suède? Où-bien est-ce tout simplement la seule stratégie à même de forcer l'expression, la réflexion et des avancées pratiques sur des questions qui restent encore fortement taboues en Suède comme ailleurs? Tout un débat.
Mais faisons étape pour aujourd'hui. Le voyage va continuer durant l'été. Promis.
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* Sur la base d'un consensus politique fort, les crèches ne peuvent pas donner lieu à une activité économique privée en Suède. Sur 475 000 enfants en crèche, 385 000 sont en crèches municipales et 90 000 en crèches associatives ou coopératives, gérées par les parents (Skolverket - octobre 2010)
Photo: Intérieur de la crèche Egalia - Stockholms stad
Image: logo du label LGBT